Le causse de Blandas : sur les traces du pastoralisme
Par Pauline Petit | Photographies Thomas Heydon
Le plateau termine sa course à l’à-pic du Cirque de Navacelles, le Grand Canyon gardois.
Quitter les plaines gardoises, où le printemps semble déjà être installé, pour les hauteurs, à l’ouest du département où l’hiver souffle encore un vent frais. La route serpente à travers les châtaigneraies cévenoles jusqu’au causse de Blandas, lequel plonge vers le cirque de Navacelles. Des paysages uniques, arides, qui semblent austères mais recèlent une vitalité insoupçonnée.
Les rapaces qui planent au loin donnent à ce paysage un air de Grand Canyon. Mais dès lors que la main effleure le thym, le fenouil sauvage et la violette, le doute n’est plus permis. Nous sommes bien en Cévennes. Un territoire inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses traditions agropastorales millénaires. L’agropastoralisme ? Un mode d’élevage traditionnel consistant à faire paître des troupeaux en plein air, pour une alimentation assurée par les ressources locales : l’herbe rase et les buissons du causse en été ; et, en hiver, le foin récolté par des paysans hors norme qui font pousser de l’or parmi les cailloux.
Des chevaux de randonnée
Les pluies ininterrompues de l’hiver ne semblent pas avoir altéré le moral des éleveurs du causse, ni le bien-être de leurs animaux. Robin et Sophie Beucher sont éleveurs de chevaux, au hameau du Quintanel. Leurs 65 animaux gambadent sur 300 hectares de pâturage et de « parcours » dans la montagne. Les juments mettent bas à l’extérieur, faisant naître des poulains rustiques, adaptés à la vie en plein air.
Ces pur-sang arabes sont élevés pour la randonnée et la course d’endurance, vendus à d’autres passionnés ou maintenus sur le site pour renouveler le cheptel du centre équestre. Le couple emmène les touristes en randonnée autour du cirque de Navacelles ou plus loin, pour des itinérances de plusieurs jours. Robin et Psymon, son cheval préféré, ont déjà parcouru plus de 45.000 km et se connaissent par cœur.
Paraissant si sauvage, le paysage des causses a pourtant été façonné par l’être humain depuis des millénaires ; sur la route qui relie les hameaux de Blandas, on aperçoit des vestiges de peuplement paysan, cabanes en pierre sèche appelées cazelles, ou même plus anciens, menhirs et dolmens. Ici les pierres semblent être familières aux habitants ; les menhirs ont un nom, le Charles-de-Gaulle, le menhir des Combes…
Lorsque Robin parcourt la colline pour aller chercher ses chevaux, il répète les gestes de ses parents éleveurs de brebis avant lui. Il entasse les pierres apparentes sur des clapas pour libérer l’herbe pour les chevaux, et se baisse parfois pour nous montrer des pierres remarquables : ici des vestiges de tuiles romaines ; là, des tegula, ou des « météorites« , métaux ferreux prisés des détecteurs. Les pierres sont tantôt transformées en murets pour séparer les terrains, tantôt en abreuvoirs pour les animaux : des bassines appelées lavognes.
Adrien, berger nouvelle génération
Pour ses animaux qui parcourent ses 900 hectares de terrains, Adrien Pellissier, lui, utilise les lavognes laissées derrière eux par les générations précédentes de bergers. Pour trouver ses bêtes, l’œil doit être aguerri. Ses vaches gasconnes des Pyrénées, grises, se confondent avec les pierres du causse. Et lorsque l’on part à leur recherche, son œil perçant aperçoit des chevreuils sur la colline.
Les moutons sont gardés seuls par le chien. Pour se nourrir, les ovins broutent les thyms et buissons de lavandes. A peine nés, les 350 agneaux nés pendant l’hiver ont déjà été vendus, la plupart en vente directe. Adrien organise tout lui-même, du trajet à l’abattoir jusqu’à la découpe et à la vente. Ses cochons, élevés en plein air, ont quant à eux trouvé preneurs auprès d’amis. Après la tuaille, on transforme le cochon comme à l’époque. La journée se déroule entre amis à la ferme, et chacun repart avec son lot de charcuterie pour l’année.
Les vaches sont elles aussi amenées à l’abattoir et découpées par Adrien. L’abattoir du Vigan est le plus petit de France, un abattoir « paysan« , autogéré par les éleveurs, rarissime et exemplaire. La viande est vendue sur les marchés ou en boutique paysanne. Celle de Ganges se trouve particulièrement bien achalandée.
Mais avant d’être débitées en steak, toutes les vaches d’ici portent un petit nom. L’initiale dépend de leur année de naissance. On fait ainsi connaissance avec Sage, Sologne et Salomé, accompagnées de leurs veaux nés dans le mois. Les « chouchoutes« , ou les meneuses, ont une belle cloche autour du cou. Elle permet au paysan de les retrouver lorsque le vent vient de face.
Dans un champ à l’écart on rencontre Makito, le taureau gascon, et le bœuf Canaillou qui n’a pour seule fonction dans la vie que de tenir compagnie au taureau. Sinon, de solitude, l’animal sauterait les clôtures pour rejoindre les vaches. Adrien leur offre une belle branche de lierre à chacun, seul végétal encore vert en cette fin d’hiver. La pyrale du buis a ravagé les buissons il y a quelques années, et sans le buis, le causse est maintenant tout gris entre décembre et fin mars.
Malgré les aléas climatiques, entre la chaleur qui écrase tout en été et les hivers de moins en moins froids, Adrien, Robin et Sophie semblent optimistes : est-ce le soleil qui revient ? Le vent marin qui assèche les terres ? L’agropastoralisme a encore de beaux jours devant lui sur le causse. A pied, à dos de cheval avec pour madeleine dans le sac, un saucisson de la ferme d’Adrien.
Infos pratiques
A partir de Blandas, les plus courageux peuvent rejoindre Navacelles à pied, grâce au GR7, le fameux sentier de Saint-Guilhem. Les plus frileux peuvent emprunter les navettes qui relient le Vigan aux Belvédères, en saison estivale.
Cirque de Navacelles
04 99 54 27 03
Caval-Quinta ; Hameau du Quintanel, Blandas
06 24 66 23 66
Au Gré des Saisons, boutique paysanne à Ganges
04 67 07 96 34